Regards sur l'Emigration percheronne au XVIIe siècle
par Michel Ganivet,
secrétaire général de l'association Perche-Canada
Dans l'ouvrage intitulé "Naissance d'une population, les Français
établis au Canada au XVIIe siècle", Hubert Charbonneau et ses
co-auteurs font état de 1955 pionniers et de 1425 pionnières, soit
en tout 3380 personnes ayant contribué à la colonisation de la
Nouvelle-France. De son côté, Mme Françoise Montagne a pu établir
que les émigrants percherons étaient au nombre de 146 adultes. Ils
ne représentent donc que 4,3 % de l'effectif, ce qui est peu.
D'autres chiffres incluant probablement les enfants nés en France de
ces premiers partants, font état de 250 pionniers, ce qui amène le
pourcentage autour de 7%.
Quoiqu'il en soit, force est pourtant de constater
qu'aujourd'hui, les noms de ces pionniers se retrouvent dans de
nombreuses généalogies de familles canadiennes. Un chiffre très
approximatif évaluerait au nombre d'un million et demi le nombre de
descendants directs de ces ancêtres fondateurs venus du Perche. Et
cela ne tient sans doute pas compte des ramifications relevées dans
toute l'Amérique du Nord, ni non plus des évolutions des noms de
famille qui ont parfois connu de curieuses transformations au cours
des siècles passés.
Comment un tel phénomène a-t-il pu se produire ? La réponse
appartient, je crois, à Elysée Reclus qui écrit en substance que, si
les Percherons n'ont pas été les plus nombreux à coloniser le
Canada, ils ont par contre été les premiers.
Afin de conter l'histoire de ces pionniers, il faudrait ici
parler d'aventure, d'épopée. Il faudrait raconter comment ces
gens-là ont vaincu mille périls, survécu à d'effroyables tempêtes,
combattu des tribus d'indiens arborant leurs peintures de guerre et
donner à cette odyssée des temps modernes je ne sais quelle allure,
digne en tout cas des plus grandes productions hollywoodiennes en
technicolor. Restons modestes : le Perche, même si le vent et la
tempête y soufflent quelquefois, est sans doute trop éloigné des
rivages pour qu'on y ait beaucoup ressenti, au 17e siècle en tout
cas, le souffle du grand large autrement que par ouï-dire.
Nous sommes sous le règne de Louis XIII. La société française
apparaît encore figée dans ses trois ordres, où richesse et pauvreté
sont d'abord des héritages, où chacun "existe à la place que Dieu
lui a assignée dès sa naissance" ainsi que le souligne un manuel
d'histoire.
Pourtant des signes d'évolution apparaissent. La bourgeoisie, les
artisans porteurs d'un savoir-faire, les laboureurs disposant d'une
terre entament une lente mais inexorable ascension sociale. Le taux
d'analphabétisme est certes très élevé mais les écrits circulent.
Peut-être ceux de Samuel de Champlain, qui publie le récit de ses
voyages chez Jean Bergeon en 1613, sont-ils parvenus jusque dans le
Perche. Rien ne l'indique. Notre petite province avec ses horizons
forestiers ne paraît pas pour autant isolée face à l'ouverture sur
le monde : des familles nobles montrent la voie. Beaucoup voyagent,
luttent dans les armées royales engagées en Saintonge. Certains
disposent déjà d'un double domicile. C'est le cas des du Grenier,
seigneurs du Pin et de la Pellonnière (la seigneurie d'origine de
Robert Drouin), qui possèdent dès 1612 des biens en Oléron
(notamment la très belle propriété de la Cailletière à Dolus que
l'on peut encore admirer aujourd'hui). De la mer et de l'océan, il
est également question grâce à ces charpentiers de marine qui
viennent régulièrement chercher dans nos forêts le bois de chêne
nécessaire à la construction des navires. C'est sans doute à l'un
d'eux que l'on doit attribuer les graffitis retrouvés à la ferme des
Sablons près de Bellême (actuellement le restaurant du Golf de
Bellême-Saint-Martin) : ces dessins représentent des "flustes" ces
gros navires marchands construits pour traverser l'Atlantique.
Bref, ce n'est sans doute pas un hasard si en 1621, un médecin,
d'abord apothicaire à Tourouvre, s'intéresse à la Nouvelle-France.
Il s'agit de Robert Giffard, né à Autheuil, près de Tourouvre, vers
1587. Une ordonnance de la marine exigeant qu'à bord de chaque
navire se trouvât un chirurgien, celui-ci s'embarque et, peu après,
met pied-à-terre près de l'"abitation" construite par Champlain au
lieu de Québec où vivent alors, et tout au plus, une quarantaine de
colons. Parmi eux Hébert, également apothicaire, originaire de la
région parisienne.
Les deux hommes se connaissaient-ils auparavant ? Rien ne permet
de le dire. Une certitude cependant : ils se retrouvent l'un et
l'autre pour convenir, avec Champlain, que cette Nouvelle-France,
malgré l'hostilité des Iroquois soutenus par les Anglais, mériterait
de recevoir de nouveaux habitants. Quelques clichés veulent que
Robert Giffard ait ainsi passé sept années heureuses autour d'une
cabane, appelée la Canardière, située près de la rivière de
Beauport, chassant et pêchant à loisir. Je crois que le contexte
doit nous inciter à la plus grande prudence. Le risque permanent que
représentent les sauvages, les menaces d'incursions anglaises en
réplique au siège de La Rochelle, la rudesse du climat, n'offrent
pas que des parties de plaisir pour ceux qui vivent déjà sur place
et dont le nombre est évalué à tout juste 80 personnes en 1627. Pour
mémoire, à cette même époque, Hollandais et Anglais sont déjà plus
de 4000 à s'être établis sur la côte Est.
Mais de chaque côté du Saint-Laurent, malgré la longueur de
l'hiver, la terre est fertile, et surtout le commerce de la fourrure
offre d'énormes possibilités qui compensent largement les
désagréments. Convaincu, comme Champlain, que cette Nouvelle-France
ne trouvera son salut qu'à la faveur de l'arrivée de nouveaux
habitants, Robert Giffard décide donc de revenir en France. Le 24
mars 1627, à Paris, à la demande de Guillaume de Caen, écuyer
général de la flotte, il déclare "conoistre le pays de la Nouvelle
France pour y estre allé, y avoir séjourné sans intermission cinq ou
six ans et scavoir que le dit pays, en le seul fleuve de
Saint-Laurent, peult rendre et supporter quinze mil castors.."
Cette véritable "mine d'or" incite d'ailleurs Richelieu à fonder,
cette même année la Compagnie des Cent-Associés qui reçoit le
monopole du commerce sur cet immense territoire à charge pour elle
d'établir 4000 colons avant l'an 1643.
Pour en arriver là, la tâche est immense. Robert Giffard ne rêve
que de repartir mais, en premier lieu, il lui faut fonder une
famille. Il épouse ainsi à Mortagne, Marie Regnouard. Leur contrat
de mariage est passé le 12 février 1628 devant Mathieu Poitevin,
notaire.
Sitôt son mariage, Robert Giffard songe à reprendre la mer. Alors
que sa jeune épouse reste au pays, il embarque afin de préparer une
première implantation de colons. Mais, à la faveur des tensions
entourant le siège de La Rochelle, les hostilités sont ouvertes
entre la France et l'Angleterre. Cette dernière lâche prise en Aunis
mais cherche à trouver des compensations. Les navires affretés par
la compagnie des Cent-Associés, achèvent très mal le voyage. A
l'arrivée, à Tadoussac, la flotte que commande le sieur de Roquemont
est interceptée par la flotte de l'amiral Kirke à la solde des
Anglais. Giffard est fait prisonnier mais parvient cependant à
regagner la France, Kirke ayant , semble-t-il, accepté de restituer
deux navires aux Français afin de leur permettre de retourner chez
eux.
Ainsi Robert Giffard est-il de retour à Mortagne dès l'automne
pour la naissance de Marie, sa première fille, baptisée le 28
décembre. Cet heureux événement masque mal sans doute, la
désillusion, voire la fin du rêve qu'il entretenait de s'établir en
Nouvelle-France. Les Anglais, après avoir perdu La Rochelle,
occupent désormais Québec où Champlain a été contraint de
capituler.
Dès lors Robert Giffard se fixe à Mortagne où il exerce son
métier avec au cœur la nostalgie de ce pays de Canada. Son premier
biographe, Alfred Cambray, évoque, non sans un certain lyrisme, un
Robert Giffard qui "au cours des longues soirées d'automne et
d'hiver, et même en face de ses mortiers et de ses bocaux… refaisait
ses voyages outre-mer, taquinait le poisson vis-à-vis la Canardière,
parcourait la côté de Beauport où la chasse avait dirigé ses pas",
ne formulant qu'un seul et unique souhait: "revoir Québec et y
vivre".
Et il est fort probable qu'en de nombreuses occasions, il ne
manque pas, dans son cercle familial, dans les auberges, sur les
places, à Mortagne, à Tourouvre et partout où l'amène l'exercice de
sa profession, d'évoquer autour de lui, le pays de Canada, les
rivages du Saint-Laurent aux mille promesses.
Survient pourtant l'événement qui va subitement rendre à nouveau
possible ce rêve si insensé : le 29 mars 1632, le traité de
Saint-Germain-en-Laye restitue le Canada à la France. La nouvelle
est inespérée.
Robert Giffard reprend contact avec la Compagnie des
Cent-Associés dont est membre son ami Jean Juchereau. Le 15 janvier
1634, celle-ci lui concède une seigneurie à Beauport à charge pour
lui d'y installer censitaires et colons. A Mortagne, l'adhésion au
projet est illustrée par le soutien financier de Pierre Le Bouyer de
Saint-Gervais, lieutenant criminel au bailliage de Mortagne qui
prête 1.800 livres à Robert Giffard.
Sont d'accord pour partir dès le printemps Henry Pinguet, sa
femme et ses enfants, Jean Guyon, maître maçon à Mortagne (l'ancêtre
de Céline Dion) et les siens, Zacharie Cloutier, charpentier et les
siens, Noël Juchereau, frère de Jean, Robert Drouin, tuilier au lieu
de Jugué, paroisse du Pin, et d'autres encore, au nombre d'une
trentaine.
Enfin le grand jour arrive. Au pied de la tour de l'église
Notre-Dame de Mortagne , bien plus haute que maintenant, achevée
depuis quelques années seulement, imaginons ce départ qui dut
intervenir dès le début du mois de mars. Beaucoup feront sans doute
la route à pied. S'ébranlent quelques charrettes chargées d'un
maigre bien sur lesquelles femmes et enfants ont pris place. Le
convoi fait, selon toute vraisemblance, une première halte à
Tourouvre, puis il est rejoint par celui de Jean Bourdon, de l'abbé
Le Sueur, et de quelques paroissiens de Saint-Sauveur de
Thury-Harcourt. Quelques jours plus tard, après avoir peiné dans la
boue des chemins, c'est l'embarquement à Dieppe à bord de quatre
vaisseaux. Les Percherons, dont beaucoup découvrent la mer pour la
première fois, prennent place à bord du navire que commande M.
Duplessis-Bochard.
On ignore ce que furent les conditions de navigation. On peut
supposer qu'elles se déroulèrent au mieux. La Relation des Jésuites
déjà installés à Québec rapporte que "le 31 mai 1634 arriva une
chaloupe de Tadoussac apportant la nouvelle que trois vaisseaux de
Messieurs les Cent-Associés, étaient arrivés…"
Les premiers colons percherons posent en fait pied à terre, à
Québec le 4 juin, jour de la Pentecôte, les autres le 24 juin. Et
dès le 12 juin, Marie, l'épouse de Robert Giffard met au monde une
fille qui sera prénommée Marie-Françoise, première percheronne née
en Nouvelle-France.
Dans la colonie, dévastée lors de l'attaque anglaise, tout est à
reconstruire.
Raconter la suite nécessiterait de trop longs développements. On
en connaît le résultat. L'interrogation majeure qu'il convient de
formuler à cet instant porte sur les raisons qui ont permis la
réussite de l'implantation des Percherons. Rechercher des
explications par l'esprit d'aventure, par la perspective d'un monde
meilleur, explique sans doute leur détermination. Toutefois, au-delà
d'une volonté évidente de sortir d'un cadre social, voire même, en
ces temps portés par un fort mysticisme, d'agir par esprit
"missionnaire", il convient de prendre en compte la promesse
d'obtenir des terres nouvelles, exonérées de toute dîme et
redevance, la perspective d'un enrichissement par le commerce de la
fourrure, autant d'arguments qui n'étaient certainement pas
étrangers à la décision de tout quitter sur le vieux continent, même
en famille.
On peut cependant mesurer ici la force de persuasion dont a su
faire preuve Robert Giffard, ainsi que son pragmatisme bien
percheron : il fit certes partager son enthousiasme tout en mesurant
la nécessité d'embarquer avec lui des bûcherons et des bâtisseurs.
Accoutumés à leur environnement forestier, les Percherons,
possédaient parfaitement l'usage de la hache et de la scie ! Mais il
leur fallait aussi survivre à l'hiver. Les Guyon, Cloutier, Drouin
et autres compagnons, étaient "du bâtiment". Ils surent construire
solide avant l'arrivée des mauvais jours et donner aux nouveaux
colons toutes chances de survivre.
Pari réussi !
Le plus extraordinaire encore est que cette première implantation
ait été suivie de bien d'autres arrivées au cours des années
suivantes.
Ainsi, en 1635, Gaspard Boucher et les siens sont à leur tour du
voyage. Au nombre de leurs enfants, Pierre né le 1er aout 1622, qui
deviendra le grand homme de la Nouvelle-France.
Il en sera ainsi pendant près de trente ans. L'émigration
percheronne se trouve notamment servie par le rôle de recruteur que
joue dans l'affaire Noël et Pierre Juchereau, amis de Robert
Giffard, l'un n'hésitant pas à faire le commis-voyageur entre le
Canada et la France, l'autre, resté à Tourouvre, faisant signer les
contrats d'engagement aux candidats à l'émigration.
Dans l'ordre, Tourouvre, Mortagne, Saint-Cosme-en-Vairais, Igé,
en tout 33 communes du Perche ont ainsi contribué jusque dans les
années 1660 et pour l'essentiel, à la colonisation du Canada. A la
mort de Robert Giffard, en 1668, (il a 81 ans), lorsque le mouvement
depuis le Perche est quasiment achevé, la population atteint les
3000 habitants. Certes, ces derniers ne sont pas tous Percherons
d'origine mais l'apport sera décisif.
Ainsi que l'écrit Mme Montagne "l'émigration percheronne, la plus
ancienne, se caractérise par une remarquable prolificité" mais
également par une ardeur édificatrice et combattante : ces premiers
arrivants se retrouvent au cœur de toutes les luttes qui ont émaillé
la naissance de la jeune colonie.
-- Pierre Boucher défend Trois-Rivières en 1652, revient en
France en 1662, est reçu par Louis XIV et Colbert pour obtenir
renforts et colons, obtient qu'en 1665, le régiment de
Carignan-Salières débarque en Nouvelle-France (environ 1.200
hommes). C'est à ce même Pierre Boucher que l'on doit la fondation
de Boucherville sur la rive sud du Saint-Laurent, face à
Montréal.
-- En tête de ce cortège héroïque, on trouve aussi Louis Guimond
(Champs), martyrisé pour sa foi par les Iroquois.
-- En 1642, Madeleine de la Peltrie (née à Alençon, partie de
Bivilliers) participe avec Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance,
avec Nicolas Godé, (d'Igé), sa femme Françoise, née Gadois
(également d'Igé), et leur quatre enfants, à la fondation de
Montréal, en plein territoire hostile (une décision jugée insensée
par beaucoup à l'époque),.
A ces grandes figures de la Nouvelle-France, viennent s'ajouter
les Pelletier, issus du village clairière de Bresolettes, les
Bouchard, Creste, Fortin, Gagnon, Gaudry, Gaulin, Giguère, Giroust,
Hayot, Houde, Landry, Langlois, Laporte, Lehoux, Maheust, Mercier,
Rivard, Tremblay (le patronyme le plus répandu sans doute),
Trottier, Trudelle, Turgeon et autres dont les noms figurent
aujourd'hui sur les plaques apposées depuis 1957 par Perche-Canada
dans les églises de la région.
La tradition combattante -- dans le sens noble du terme -- s'est
solidement conservée au cours des siècles suivants par la volonté
manifeste de ces descendants du Perche, de défendre la langue et la
culture française. La future Maison
de l'Emigration que nous appelons tous de nos vœux devra être un
hommage à la hauteur de ce passé prestigieux. Elle sera en France ,
le lieu exceptionnel où sera perpétuée la mémoire de l'aventure
canadienne.
source: Ministère des Affaires étrangères et du Commerce international du Canada